De port en port
Nous étions déjà entrés en Patagonie, terre d’aventure partagée entre deux des plus grands pays (et frères ennemis) d’Amérique du sud avec notre séjour à Chiloé. Mais c’est à bord de l’Evangelistas, un ferry croisant dans l’une des parties les plus sauvages de ce territoire, que nous prenons la pleine mesure de ce pays de vents et de glaciers.
Nous embarquons à Puerto Montt en fin de matinée, impatients de découvrir la cabine que nous partagerons avec Sylvie et Tanguy pour ces quelques jours de mer. L’exploration est rapidement menée : impossible de tenir à 4 dans cette boîte d’allumettes autrement qu’en position allongée… mais cela de dérange pas les apprentis matelots que nous sommes.
De toute façon, le spectacle est à l’extérieur. Après la photo souvenir, on file sur le pont pour profiter du soleil et de la vue sur Puerto Montt et ses environs. L’atmosphère est joyeuse et bon enfant. Près de 150 passagers nouvellement embarqués parcourent avec excitation les ponts extérieurs et les salles communes. Pour la majorité (dont nous faisons partie), cette navigation de plusieurs jours est une aventure inédite. Le succès de l’échiquier géant du pont supérieur ne se dément pas. Nous restons à quai pendant un moment encore, tandis que véhicules et marchandises sont chargés sur le bateau. Enfin, vers 15 heures, c’est le grand départ !
La mer est calme en ce premier jour, et le temps clair offre des vues magnifiques sur les cônes saupoudrés de neige des volcans andins. L’Evangelistas navigue à travers une succession de golfes (Reloncaví, Ancud, Corcovado) protégés des remous du Pacifique, les conditions sont idéales pour une petite cachaça au soleil histoire de se mettre en appétit.
La découverte continue avec le premier repas au réfectoire du bateau : ambiance et menu de cantine scolaire, pas désagréables du tout. Nous regagnons bien vite le pont pour profiter jusqu’à la dernière minute d’un splendide coucher de soleil sur lit de fjords.
Le lendemain matin, l’atmosphère a changé du tout au tout. Nous naviguons dans une épaisse grisaille et sur le pont un vent glacial fouette les visages encapuchonnés (NDLR : nous rappelant un peu la traversée Valdez-Whittier – cf. article « This is Alaska too ! »). Les côtes paraissent hostiles et inhabitées, seules les fermes d’élevage de saumons disséminées ici et là trahissent une présence humaine. De temps à autres, de petits ailerons arrondis viennent fendiller la surface de l’eau, révélant la présence des toninas, petits dauphins chiliens noirs à ventre blanc. On ne croise plus que quelques bateaux de pêche isolés dont on se demandent d’où ils sortent.
Qu’à cela ne tienne, la perspective de nous enfoncer dans les confortables fauteuils club du salon avec un bon chocolat chaud, n’est pas pour nous déplaire. Les nouvelles du bout du monde de Francisco Coloane, l’enfant terrible de Chiloé, nous tendent les bras. Mais voilà, c’est sans compter les beuglements d’un petit groupe de Néerlandais dont le teint rougeaud dénonce sans équivoque une certaine habitude du zinc. Ayant élu domicile au bar dès la veille au soir, ils ne dévisseront qu’à la toute dernière minute. Accoudés dès 10 heures du matin devant leur première bière, ils font à eux seuls plus de bruit que tous les autres passagers réunis. Seules les vagues du Pacifique viendront (provisoirement) à bout de leur acharnement.
En effet, l’Evangelistas quitte en début d’après midi les canaux abrités dans lesquels il naviguait jusque là (Moraleda, Errázuriz, Costa, Pelluche…) pour entrer dans le Golfe des Peines, chanté par Coloane. L’endroit porte bien son nom : en plein Pacifique, une houle généreuse heurtant le bateau de travers se creuse, tandis que les teints jaunissent et que les visages se décomposent… Ceux qui tiennent encore debout affrontent héroïquement les rafales balayant le pont, cherchant leur salut dans ces grandes rasades de vent austral. Le réfectoire est déserté pour cette deuxième soirée, les assiettes fumantes de spaghettis bolognaises ne trouvant guère preneur. Le capitaine nous annonce des baleines à bâbord, on aperçoit en effet de jolis jets d’eau à l’horizon dans la lumière du couchant, mais guère d’avantage. Nous ne veillons pas bien tard…
Soulagement au réveil, nous avons regagné l’abri des fjords. Le temps est toujours maussade, mais le calme est revenu. Nous traversons le canal Messier, où nous dépassons le « Capitán Leonidas », un bateau marchand échoué sur un haut-fond, que son capitaine grec aurait abîmé à dessein pour toucher la prime d’assurance… échouant lui-même en prison
La carcasse rouillée héberge à présent des centaines d’oiseaux de mer qui s’envolent dans un vacarme assourdissant quand retentit la sirène de notre bateau.
Peu après le passage étroit de l’Angostura Inglesa, nous arrivons à Puerto Edén sur l’Ile de Wellington. Ce village de pêcheurs de moins de 200 âmes, noyé dans le brouillard et la pluie, n’est accessible que par voie maritime. Ici vivent les tous derniers représentants des Kawéshkars, peuple nomade des mers australes dont la langue et la culture s’éteignent inexorablement. Nous sommes invités à descendre du bateau pour aller à leur rencontre, mais la perspective d’envahir ce village perdu avec près de 150 de nos congénères et leurs accompagnateurs, soit l’équivalent de la population locale, ne nous attire guère. Nous suivons des yeux le débarquement et le parcours du groupe et profitons du calme qui règne pour quelques heures sur le bateau déserté (NDLR : l’un des membres de la rédaction refuse catégoriquement de mentionner l’intermède musical de cet épisode). Puerto Edén, ou l’isolement absolu, un authentique « bout du monde » reclus entre les fjords, à près de 400 kilomètres de Puerto Natales, la ville la plus proche…
L’après-midi nous réserve un beau moment, avec l’approche du glacier Pie XI, le plus grand d’Amérique du Sud hors Antartique, et l’un des rares au monde qui continue à progresser. Malgré la faible luminosité, les nuances de bleus sont hypnotisantes, tout comme les formes de la glace: pointes crénelées, vallées, crevasses… On ne s’en lasse pas !
Le soleil est revenu pour le dernier jour, parant de couleurs vives les paysages qui nous ont accompagnés tout au long du voyage : montagnes abruptes plongeant dans le bleu des eaux, cascades dévalant les pentes, végétation dense aux verts profonds, sable blond de plages irréelles à fleur d’eau. L’Angostura White, étroit chenal de 80 mètres de large, marque le dernier point fort de la navigation. Enfin la petite ville de Puerto Natales est en vue. Le site est magnifique, avec son cirque de montagnes enneigées, que nous aurons tout le loisir d’admirer. Ici le vent règne en maître, et l’on ne peut débarquer que s’il daigne faiblir… C’est chose faite en début de soirée, et nous mettons, presque à regret, pied à terre.
Bienvenue au sud du monde…
PS : Nous avons essayé de reproduire le parcours effectué en bateau sur la carte de notre voyage. C’est le trajet représenté en orange dans l’onglet Itinéraire > Amérique du sud.




Je me demande pourquoi ce glacier s’appelle Pie XI?
Je vois que le fish eye a au moins servi à quelque chose dans la boite à sardine…finalement les sardines dans la boîte tiennent pas mal quand on secoue…
avez vous joué aux échecs sur le pont?
Tiens Bruno, j’ai repris une tradition et suis allé avec Valeriya au ciné à 10h du matin, royal grand luxe!
Bises
F
A la vérité, nous ne savons pas non plus pourquoi ce glacier porte le nom de Pie XI… Le fish-eye nous sert de temps à autre, mais il est surtout utile pour prendre des endroits exigus, donc là c’était parfait
Question échecs ? Non, je crois que Tanguy m’a proposé une fois d’y jouer le premier jour, puis ensuite nous avons complètement zappé… occupés à d’autres activités ! Bravo pour le cinéma, il ne faut surtout pas perdre cette excellente habitude, c’est le meilleur moment de la journée pour voir des films.
Bises