Sur les traces de Magellan
Nombreux sont les auteurs qui ont écrit sur la Patagonie, Vernes, Coloane, Chatwin ou Sepulveda pour ne citer qu’eux… et l’imaginaire de ce nom évocateur nous accompagne sur cette terre australe.
C’est donc dans les paysages majestueux du « Sud du Monde » que nous avons passé les fêtes de fin d’année, au fil d’un itinéraire défiant toute logique. Au final, notre parcours erratique entre Puerto Natales au Chili, El Calafate et El Chalten en Argentine nous aura valu de passer par trois fois la frontière en moins de deux semaines. Mais nous aurons au moins su varier les plaisirs en changeant les points de passage. Et puis ces postes frontières paumés que l’on rejoint par des pistes où les animaux sauvages sont plus nombreux que les automobilistes ne sont pas pour nous déplaire. Dommage que les tampons du crû ne fassent pas honneur à la faune locale comme ceux de l’Alaska : guanacos, nandous et autres lièvres de Patagonie auraient été du meilleur effet sur notre passeport, aux côtés des grizzlis pêcheurs de Hyder et des caribous de Poker Creek…
Les méandres de notre itinéraire excluant le récit chronologique, nous consacrons ce post à la Patagonie chilienne, le suivant couvrant nos tribulations du côté argentin. Division bien artificielle tant les frontières des hommes paraissent dérisoire dans ce coin de la planète… Pourtant ici, on ne plaisante guère avec ces questions-là. Le dernier conflit grave entre les deux pays remonte à la fin des années 70 et la résolution de nombreux litiges date tout juste des années 90. De part et d’autre, on a encouragé jusque très récemment la création de villages proches des zones contestées pour affirmer sa souveraineté. Le petit village d’El Chalten, le plus jeune d’Argentine, est ainsi né en 1985 d’un conflit frontalier, finalement tranché en faveur de Buenos Aires une dizaine d’années plus tard… Autre plaie non cicatrisée pour les Argentins : les îles Malouines, dont Cristina Kirchner tout juste réélue a fait l’un des grands enjeux de nouveau son mandat, faisant monter la tension avec Londres. Au petit poste frontière de Paso Dorotea, on affiche clairement la couleur !
Mais revenons à nos moutons ! La création officielle de Puerto Natales et la colonisation de sa région au début du siècle dernier sont intimement liées à l’élevage d’ovins. Le front de mer garde encore la trace de cet âge d’or, avec ses hangars en désuétude et ses vieux quais abandonnés naguère destinés à l’embarquement des ballots de laine, tel l’emblématique muelle Braun & Blanchard envahi de cormorans. Capitale de la si joliment nommée province de « Ultima Esperanza », port d’arrivée du ferry en provenance de Puerto Montt, et point d’accès obligé au Parc Torres del Paine, Puerto Natales vit aujourd’hui à l’heure du tourisme. Mais si son centre de poche fait la part belle aux hôtels, restaurants, agences et boutiques de souvenirs en tout genre, la plus grande partie de la ville conserve son authenticité, avec ses maisons basses aux couleurs vives. Serrés les uns contre les autres dans le port artisanal ou perchés sur leurs cales en attente d’un peu de peinture fraiche, les innombrables bateaux de pêche témoignent de l’importance que conserve cette activité pour la population.
Nos nouvelles recrues bordelaises nous ayant rejoints en Argentine, c’est via le poste frontière Paso Río Don Guillermo que nous gagnons le Parc Torres del Paine… et la magie opère dès les premiers kilomètres de piste. Les troupeaux de guanacos ne sont pas farouches malgré la présence de nombreux petits, et c’est un régal que de les observer. Quant aux panoramas, ils sont éblouissants. La piste serpente entre les collines tandis qu’en toile de fond les plus hauts sommets se reflètent dans une myriade de points d’eau, des étangs les plus modestes aux géants que sont les lacs Sarmiento, Nordenskjold ou Péhoé. C’est ce dernier que nous devons traverser pour rejoindre notre point de chute pour la nuit. Soucieux d’attraper le dernier bateau, nous ne faisons que de brefs arrêts. Peu importe, pensons-nous, car nous avons prévu de passer 4 jours pleins dans le parc et que la météo s’annonce radieuse. Le « refuge », que seuls les repas en réfectoire et le couchage en dortoir distinguent d’un véritable hôtel, s’avère très confortable, et les vues sur le lac et les montagnes environnantes y sont superbes. Après avoir programmé pour le lendemain une randonnée vers le glacier Grey, c’est l’heure de s’endormir tranquillement.
Le lendemain matin, c’est par un avis négligemment placardé sur quelques portes du refuge que nous apprenons la fermeture du sentier vers le glacier. Et pour cause, c’est précisément le long de ce chemin que s’est déclaré la veille au soir le gigantesque incendie qui a ravagé plus de 15.000 hectares de cette merveille naturelle. Pour autant, aucune annonce sonore n’est faite, et au départ du sentier, rien n’est là pour mettre en garde les randonneurs. Nous partons néanmoins dans la direction opposée, vers la Vallée des Français. Dans un premier temps, la fumée que le vent violent rabat dans notre direction nous voile quelque peu le paysage… mais elle crée aussi des jeux de lumières éblouissants sur les lacs que des bourrasques soulèvent par endroits. Sur le chemin, le vent est tellement fort que l’eau d’une cascade tombée d’un glacier est puissamment balayée vers le haut, interrompant momentanément sa chute ! Une fois atteinte la vallée elle-même, nous sommes à l’abri et profitons pleinement d’un panorama extraordinaire.
Au retour, la situation est déjà beaucoup plus inquiétante. La fumée s’est considérablement épaissie, signe que l’incendie se rapproche à vive allure. A l’arrivée au refuge, les mines sombres du personnel nous confirment que le feu se dirige bien dans notre direction. Le lac prend des reflets rouges-orangés que nous ne connaissons que trop bien pour les avoir vus sur la Méditerranée pendant le terrible été grec de 2007… le refuge sera évacué le soir-même. Nous passons une dernière nuit dans le parc dans la zone des Torres, mais au réveil, il faut se rendre à l’évidence : l’immense majorité du parc est plongée dans la fumée, il vaut mieux s’en aller. Le parc sera d’ailleurs totalement fermé dans la soirée.
Difficile de réprimer amertume et écœurement devant un tel gâchis, rendu possible par l’intolérable négligence de certains touristes, combinée à l’impréparation et à la faible réactivité des autorités chiliennes. Mais que faire quand le vent souffle plusieurs jours de suite à plus de 130km/heure dans une zone de montagne difficilement accessible… quelles que soient les responsabilités, on ne peut que penser à tous ces gens qui comme Rodrigo ont perdu leur emploi dans cette tragédie (Lire article ici). Pour la -petite- histoire, le refuge dont il est question dans l’article (en photo) est celui dont nous avons été évacués…
Tristes, mais bien décidés à profiter au mieux des 48 heures qui nous restent au Chili, nous faisons route au sud, vers Punta Arenas. En chemin, la chance nous sourit : dans une petite estancia en bord de route, deux gauchos à cheval mènent leur troupeau de vaches d’un enclos à l’autre, aidés par plusieurs chiens. Cris des cavaliers, aboiement des chiens, meuglement des vaches récalcitrantes qui n’hésitent pas à charger, la scène est saisissante !
A mesure que nous descendons, les paysages se font plus désolés. Nous sommes à la même latitude que la Terre de Feu : Punta Arenas n’est qu’à quelques encablures de Porvenir, capitale de la Terre de Feu chilienne, de l’autre côté du détroit de Magellan, et ça se sent ! L’horizon porte loin. Seuls quelques arbres mangés par le lichen et courbés par le vent émergent d’une végétation rase. Apportant une note de couleur bienvenue, les lupins ornent de mauve et de fuchsia les bas-côtés des routes. Nous posons nos valises à l’Estancia Rio Verde dont l’architecture magellanique a été superbement préservée. A l’intérieur, il flotte une bonne odeur de bois ciré dans les chambres et salons à l’élégance rustique, qui offrent un abri rêvé contre le froid, la pluie et le vent.
L’Estancia veille sur les rives du Seno Skyring, l’un des innombrables bras de mer relié au Pacifique via le Détroit de Magellan, qui a également donné son nom à cette région chilienne de Magallanes. Une piste s’enfonce vers l’Ouest en longeant le bras de mer à travers une succession d’estancias… vaches, moutons, chevaux détalent sur notre passage, dans une belle lumière d’orage. La journée s’achève sur un festin pantagruélique de cordero patagónico cuit à la braise dans la cheminée XXL, accompagné d’un petit rouge chilien – c’est même comme ça qu’il s’appelle : « Petirrojo »:) Nous nous endormons bercés par les craquements et grincements de la vieille bâtisse assaillie par de puissantes rafales de vent.
Après un bon petit déjeuner et une dernière balade dans l’estancia où les gauchos sont à l’œuvre pour vacciner les vaches et tondre les moutons, nous voilà repartis vers le sud, le long du Seno Otway. Quelques kilomètres plus loin, nous observons le bac qui traverse le canal Fitz Roy pour rejoindre l’immense Isla Riesco, occupée seulement par une petite dizaine d’estancias. Le clou du spectacle nous attend un peu plus au sud sur le Seno Otway, où une colonie de manchots de magellan a élu domicile. Hauts comme trois grosses pommes (50 cm et 5 kilos tout au plus pour les adultes), ils arborent un joli plumage bicolore (dos noir et ventre blanc strié de deux bandes noires), souligné d’une touche de rouge autour des yeux. La démarche est inimitablement cocasse. Il faut les voir aller et venir entre la plage et leurs nids creusés dans des terriers éloignés parfois de quelques centaines de mètres. Le torse bombé, ils se dandinent avec beaucoup de sérieux, et s’ignorent superbement quand ils se croisent.
Nous sommes fin décembre. Les petits nés en novembre et reconnaissables à leur duvet gris, sont déjà de bonne taille. Ces paresseux ne se sont pas encore jetés à l’eau et dépendent encore de la pêche de leur parents. Nous restons de longues minutes à observer le ballet de ces petits oiseaux en smoking au déhanché irrésistible.
A 53 degrés de latitude sud, Punta Arenas marque le point le plus austral de notre périple sud-américain. La cité peut se prévaloir d’un riche passé et d’un héritage cosmopolite lié notamment à une forte immigration d’origine européenne, dont témoigne son architecture. Elle a longtemps joui de son site stratégique pour le passage d’un océan à l’autre via le Cap Horn, avant l’ouverture du Canal de Panama, et reste encore aujourd’hui un centre portuaire important. Mais après l’isolement des derniers jours, l’activité fébrile de ce port du grand Sud d’où partent des bateaux de croisière pour l’Antarctique ne nous attire guère. Adios Punta Arenas !
Après une dernière nuit à Puerto Natales, vidée de ses touristes par l’incendie du parc voisin, nous quittons définitivement le Chili via le poste frontière Laurita-Casas Viejas, plus paumé encore que les précédents. Définitivement conquis par ce long ruban de terre coincé entre les Andes et le Pacifique…





Une fois de plus les commentaires sont dignes de ceux qui ont écrits sur cette magnifique région, on a d’ailleurs envie de relire ces pages oubliées. Endormis par les grincements et craquements…et surtout par le « Petirrojo » me semble -t-il!
l’article sur l’incendie est assez saisissant.
Continuez à nous émerveiller les petits…
F
Le ‘petirrojo’ était au poil pour nos papilles… mais pas suffisant pour endormir complètement les bruits du vent
! Cela dit, à y réfléchir les grincements et craquements de la vieille bâtisse pouvaient s’apparenter aux bruits d’un intérieur de cabine d’un petit bateau quand les vagues viennent en bercer la coque.
De la bise Argentine
Récit des plus passionnants encore une fois. On vit en direct votre reportage sur le parc,Puerto Natales et plus bas cette rencontre fantastique avec « vos copains en habit de fête « . Je me retrouve 60 ans en arrière avec le même enthousiasme lorsque Georges Heurtebize ( l’ami de mes parents,Bruno, dont tu a entendu parler dans la famille ,le géologue-ethnologue qui vit à Madagascar depuis 50 ans,le frère de Janette David qui était à mes 60ans ). Le géologue de l’expédition dans L’Antarctique de Paul-Emile Victor dans les années 1950 -le plus jeune de l’équipe; je me rappelle tous les films qu’il nous a passés à son retour ,ces nuées de manchots-empereurs avec leurs petits se dandinant mollement sur la glace de la banquise,spectacle fantastique à une époque ou on n’avait pas la télévision et ses magnifiques reportages comme aujourd’hui
C’était pour moi la découverte du monde avec ses films et photos merveilleuses qui m’a donné certainement le gout des voyages.
Gros bisous à vous deux
Mum
Salut,
Nous aurions bien aimé aller à Madagascar, du moins dans nos souhaits de voyage au début (comme au Japon aussi d’ailleurs), mais en fin de compte ce sera pour une autre fois. Quand aux manchots, c’est vrai qu’ils sont vraiment rigolos à voir, on imagine assez bien un doublage son de Patrick Bouchitey à la façon de « la vie privée des animaux » en les observant
Bisous