Un air de Breizh
L’anémomètre est calme et constant, nous naviguons au portant depuis plusieurs semaines et un vent paisible nous pousse toujours plus au sud vers la Patagonie. Avant de mettre les voiles sur Puerto Natales, une dernière escale se place sur notre chemin… Chiloé. Nous accostons la plus grande île de cet archipel à quelques encablures de Puerto Montt après une nouvelle étape nocturne en bus, et c’est dans la ville d’Ancud que nous jetons l’ancre pour 5 jours.
Bateaux de pêche en bois coloré, petits ports aux digues de pierres grises, îlots verdoyants escarpés et battus par les vents, plages de sable épais aux algues marrons, pins et buissons de genêts en fleurs, champs cultivés et vaches paissant à fleur d’eau… serions-nous dans le Golfe du Morbihan ? Nous avions déjà senti cette brise d’Armorique à Tofino sur l’île de Vancouver, ce goût de sel marin, et nous nous demandons cette fois si Chiloé ressemble à la belle péninsule, ou si c’est elle qui s’est inspirée de ce magnifique chapelet d’îles du grand Sud américain.
L’île est vouée presque toute entière à la mer et réputée pour son climat pluvieux qui ne compte guère davantage que soixante jours d’ensoleillement par an… la chance nous sourit, nous laisserons le compteur à 55 après notre départ ! Au-delà de son climat, cette île s’illustre par ses nombreuses et caractéristiques églises en bois, dont certaines sont classées au patrimoine de l’humanité. Impossible d’y échapper, chaque ville, village ou hameau possède la sienne… les Huilliches en érigèrent les premières structures au 17ème siècle avec l’arrivée des jésuites. La maitrise de cet art typique perdure encore aujourd’hui, et pour cause, l’aspect de ces églises et les matériaux employés n’ont subi presque aucun changement depuis quatre siècles !
Rejoignant Sylvie et Tanguy (qui ont un blog à jour, eux, les petits salopiots), nous séjournons dans un petit hospedaje familial où le dîner se prend à la même table que nos hôtes, un couple d’une soixantaine bien tassée mi-chilote (la moitié bavarde à l’extrême limite du supportable) mi-colombienne (l’autre moitié, taiseuse par obligation, qui s’éveille quand la matrone s’absente, bien trop rarement hélas…). Nous sommes quasiment seuls, et les repas partagés sont des moments rigolos lorsqu’aux manettes la cuisine se fait franco-chilote.
Ancud possède la taille d’une ville (plus de 40 000 résidents), mais l’atmosphère et l’apparence d’un village. La plupart des maisons ont été (re)construites en bois et tôle, suite au tremblement de terre qui l’a détruite en 1960, et outre la vivacité et la variété des couleurs, c’est la conception du bardage qui attire l’œil. Chaque cahute habille ses façades d’écailles de bois aux découpes variées, rondes, longues, pointues, anguleuses, obliques, croisées, piquées… il en existe autant de sortes que de légendes chilotes.
Cette petite halte nous permet de poser réellement nos sacs (autrement dit, de les défaire complètement), après plusieurs semaines de sauts de puces d’un point à un autre. C’est surtout l’occasion de partir à la découverte de l’île par les quelques pistes qui rejoignent les villages isolés en campagne, afin de mesurer à quel point ce petit bout de nature nous est familier.
Prenant le chemin des écoliers, nous apercevons sur une grève vaseuse non loin de Linao une famille à l’ouvrage dont nous nous approchons… ce sont des ramasseurs d’algues dont l’île est un exportateur important, que ce soit pour les feuilles nori qui enroulent les sushis, autant que pour certains produits cosmétiques. Nous n’en saurons pas davantage sur la destination de ces ballots, et reprenons notre chemin les pieds bien trempés comme des sales gosses qui rentrent de la plage.
Le long de la côte, de petites fermes fleuries de roses et d’hortensias se perdent ici et là au milieu de larges prairies. Nous traversons Quemchi, Tenaun puis Dalcahue, arborant fièrement leurs petites églises de bois, et bordées par des anses et fjords clairs sur lesquelles siestent quelques bateaux de pêche en permission. La vue est remarquable sur les volcans à l’horizon, l’un des rares indices que notre Bretagne est assez loin
Cette virée nous emmène aussi jusque Castro, chef lieu de ce petit paradis, auquel les fameux palafitos, frêles maisons colorées reposant sur des pilotis, prêtent un faux air de Scandinavie.
Nous profitons de cette escale pour déambuler dans le marché aux poissons où s’exhibent des fruits de mer aux dimensions ahurissantes… comme ces huitres « japonaises », comme on les appelle ici, de plus d’un kilo la bête (si si !). Ces étals nous mettent rapidement sur la piste des gargotes locales où l’on se rassasie au son du folklore local. La taille des coquillages n’est pas la seule particularité culinaire du coin, et c’est au Curanto que revient la palme de l’exotisme. Ce plat chilote, composé de saucisse, lard, moules, coques et praires, accompagnés de pain de pommes de terre et de chapaleles (mélange de farine de pommes de terre et de blé) est un succulent terre et mer… XX(X)L ! L’arrivée de la soupière fumante accompagnée d’un petit blanc local est un grand moment !
Difficile de quitter Chiloé sans parler des nombreuses légendes de l’ile, Caleuche, Pincoya, ou Brujos… et c’est Ricardo Sotomayor Cisterna himself qui se charge de nous y plonger. Nous sommes en train de buller au soleil sur un des murets du port, quand un chien arborant un petit foulard et portant fièrement son panier en osier attire notre attention. Intrigués par nos rires, le chien vient se planter devant nous, et l’homme qui semble l’accompagner nous rejoint aussitôt. Nous échangeons à peine quelques mots, et nous voici embarqués d’office dans les classiques de la mythologie chilote, à commencer par les méfaits du Trauco. La légende décrit une petite créature maléfique habitant les forêts profondes de Chiloé, et doué d’un puissant magnétisme attirant les femmes, surtout les jeunes (pas fou le nain!). Ne pouvant se soustraire à la magie du lutin diabolique, elles ne peuvent que s’abandonner à lui. Avant de nous quitter, notre nouvel ami nous dévoilera qu’il n’est pas rare que cet incube soit encore invoqué de nos jours pour expliquer certains enfants illégitimes. Hum, il a bon dos ce nabot !
Nous allions oublier la raison pour laquelle Ricardo nous a raconté tout cela ! Il est dresseur de chiens et a même un site rigolo dont le lien est en home page : on peut y voir Luka (le chien) à l’œuvre, notamment quand il « fait les courses » avec sa bannette
Luka est à l’entrainement depuis plusieurs mois pour le tournage d’un film racontant justement la légende du Trauco… Epatant, non ?
Adios (Ricardo, Luka et) Chiloé, belle et indispensable étape sur la route du sud. Nous devons désormais faire route sur Puerto Montt où nous attend l’Evangelistas pour une navigation de quelques jours au beau milieu des fjords chiliens.
Kenavo, y hasta luego




Votre descrption de Chiloe m’evoque. Belle Ile sa cote sauvage battue par les vents violents de l’ocean,sa nature rude ,farouche,ses landes de bruyere rase ,paysages des legendes bretonnes ou lutins et farfadets dansent les nuits de pleine lune..votre Trauco lui est un vilain mechant . L’Ankou. En Bretagne n’est guere mieux. Un regal coloré,votre ile Chiloé .les iles inclinent toujours au rêve…..MUm
Arz, île aux moines, Ouessant sont des coins magnifiques, mais nous ne connaissons pas encore Belle-Ile (Nous devions la tenter à la voile plusieurs fois, mais le temps breton capricieux était contre). Qu’à cela ne tienne, prenons rendez-vous pour une virée découverte lors de notre prochain séjour en Bretagne! Ah les îles… on pose le pied sur le bateau pour les rejoindre, et déjà l’esprit largue les amarres. Le plaisir des îles grecques tenait presque autant aux heures passées sur le pont du ferry qu’aux îles en elles-mêmes. Et que dire de notre navigation dans les Fjords du Sud-Chili… dont le récit et les photos arrivent! Bisous
Légendes elfiques, cahutes bigarrées, du blanc dans des verres à moutarde, une toile cirée d’un autre âge, des fruits de mer fumant…tout ceci me rappelle l’ambiance de l’inénarrable Seabaron du port de Reykjavik et sa soupe de homard hors norme, avalée au coude à coude avec les pêcheurs du coin.
En attendant la suite de votre récit, je vais relire le Plan de l’Aiguille, de Cendrars, qui évoque la face plus interlope de l’île à l’époque des grandes expéditions baleinières.
Son (anti-)héros Dan Yack a poussé le voyage jusqu’à Deception Island (shetlands du sud)…avis aux curieux/courageux !
Profitez !
Je vous embrasse
Ju
PS / Bruno, trouve un trépied, fais gesticuler le retardateur et shoote donc qques photos de vous 2 dans l’paysage, ça ferait plaisir.
Il fut un temps où nous avions notre véritable bibliothèque dans un coin du van, et certaines de nos soirées étaient bien remplies de lectures. Depuis que le voyage s’est fait sac-à-dos, le transport des précieux ouvrages est un poil plus tendu (quoique)… mais je mets le Louis Sauser dans un coin pour plus tard. Question gesticulation, je crains que nous ne soyons déjà a des lieues de Chiloé… regarde la petite carte sur la page d’accueil, elle te donnera une idée du retard que nous avons dans la tenue de ce blog
Des bises
Ah oui, l’idee du trepied est excellente, faites péter le retardateur avec quelques photos du couple d’aventuriers.
Bises
F
Dites donc mon coco, n’avez pas dû aller à l’école bien longtemps pour vous exprimer ainsi hum ?!
Nous te ferons la même remarque qu’à Julien, c’est un peu tard pour les commandes de photos sur Chiloé car nous sommes déjà revenu sous des horizons plus centre-argentins. Cela dit, on s’amuse assez souvent de voir certains touristes se prendre davantage en photo que d’apprécier les merveilles qu’ils ont devant eux. Nous avons probablement quelques photos de nous à Chiloé (hey, nous sommes des touristes après tout !), mais nous ne les publions pas! On vous fera une projection privée plus tard si ça vous branche. De la bise
Le curanto c’est encore mieux que le steak de Cranbrook !
Profitez bien.
Thierry
PS1 : si vous mettez la photo du plat sous licence libre, je la mets pour illustrer l’article de Wikipédia
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PS2 : que deviens votre camping-car, il ne se languit pas de vous ?
PS3 : c’est nul la PS3, la X Box c’est mieux
Est-ce que le Curanto est meilleur qu’un steak de Cranbrook ? Ça dépend, préfères-tu Saint-Malo ou Dinan ? (attention à ta réponse, les lecteurs bretons de ce blog peuvent être capricieux)
En tous les cas pas de problème pour la photo, je te l’envoie sur ta boite email dans la foulée (confirmes-moi que tu l’as bien réceptionnée, car je ne suis pas sur que tu aies reçu mon dernier email).
Notre van nous manque, et avec lui la liberté qu’il nous offrait… Il dort paisiblement sous son abri québecois en attendant le printemps où il sera temps de nous en séparer.
Quand aux consoles … hum, tu sors !
Au plaisir